Le système national de santé Un malade en quête de remèdes
L'égalité de l'accès aux soins pour tous les Marocains, la répartition équitable de tous les moyens humains et matériels sur l’ensemble du territoire national, la qualité des soins, la disponibilité des médicaments, sont quelques uns des éléments du discours officiel qui est certes empreint de bonnes intentions, mais qui en réalité est un mythe et la médecine à deux vitesses une réalité.
Depuis l’indépendance du Maroc en 1956, la santé des citoyens a toujours été au centre des préoccupations des différents gouvernements qui se sont succédé. C’est là une réalité qui mérite d’être rappelée.
La lente avancée du système national de santé
La première conférence nationale sur la santé, organisée en avril 1959 sous la présidence effective de feu S.M. Mohammed V, avait en son temps énoncé les principes qui constituent les pierres angulaires de la politique sanitaire au Maroc : «La santé de la nation incombe à l'Etat. Le ministère de la Santé publique doit en assurer la conception et la réalisation.» Ce qui a permis au Maroc de mener une politique de santé qui a évolué par à coups en dents de scie, le tout était intimement lié aux moyens disponibles. Tantôt on avançait, on construisait des hôpitaux, des centres de santé, des écoles de formation, on recrutait du personnel et tantôt on arrêtait tout. Cette approche n’a pas beaucoup changé car de nos jours, c'est-à-dire après plus de cinquante ans d’indépendance, notre système de santé n’a pas encore trouvé sa vitesse de croisière. Chaque ministre qui arrive trouve toujours le moyen de remettre en cause ce qui a été fait afin de repartir à zéro. On change de vision, de stratégie, de réforme et même de personnel. Nous n’avons pas un programme national de santé, un tableau de bord clair et net, avec des objectifs précis qui devraient apporter des réponses adéquates aux nombreux problèmes de santé sur le court, moyen et long termes.
Il est vrai que des efforts considérables ont été déployés, mais c’est en grande partie grâce aux compétences humaines de plus en plus qualifiées, à la technologie de pointe, aux nombreuses molécules médicamenteuses qui ont permis à des malades, hier condamnés, d’être aujourd’hui sauvés. Tous ces éléments conjugués font que les vies sont prolongées et ce dans de meilleures conditions, alors que la souffrance et la dépendance reculent. Des maladies sont totalement vaincus (variole, poliomyélite…), d’autres régressent (tuberculose tétanos, rougeole…), l’espérance de vie des Marocains est en nette progression, elle est estimée à 73 ans pour les hommes et 77 ans pour les femmes. Mais il y a aussi des échecs auxquels nous devons faire face. C’est notamment le cas des décès maternels qui stagnent depuis des décennies (228 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes depuis 1997). La comparaison de la situation du Maroc à celle de pays à profil similaire permet de classer notre pays derrière l’Algérie et la Tunisie, la Jordanie qui enregistrent des taux de mortalité maternelle comparables à ceux des pays dits développés.
A tous ces problèmes, il faut ajouter la disparité dans l'état de santé et la couverture entre milieux et entre régions. Le système de santé marocain est confronté à l’insuffisance de la dotation du secteur et de l’iniquité dans le financement des soins, en effet il est aberrant que le secteur de la santé, qui est un secteur vital, à caractère social et de surcroît prioritaire ne puisse bénéficier que de 5% de la part du budget de l’Etat. En outre, il est injuste que les ménages puissent contribuer à hauteur de 54% dans le financement de notre système de santé au moment où la part de l’Etat n’est que de 24%, celle de l’assurance maladie près de 18%, les collectivités locales 1%. S’ajoutent à cela des dysfonctionnements d’ordre structurel liés à la forte centralisation des processus de planification et à la faible performance des établissements de production de soins qui connaissent une pénurie de personnels de santé, en particulier les infirmiers…
Le plus grand malade :
l'hôpital
Gestion approximative par manque d’expérience de certains directeurs d’hôpitaux, pénurie d'infirmières, matériel insuffisant ou obsolète, services d'urgence dévoyés, procédures peu voyantes, manque d'hygiène, insécurité, absentéisme, accueil qui laisse à désirer, gaspillage… sont autant de maux dont souffrent certains hôpitaux qui sont comme des bateaux ingouvernables. Vouloir remédier à cette situation, c’est à l’évidence se pencher sur un dossier très difficile auquel n’ont pas pu faire face tous les ministres qui se sont succédé à la tête du département de la Santé, car il débouche sur la remise en cause globale du système de santé. C’est précisément là où réside le véritable problème car tous ceux qui ont eu à gérer ce département n’ont eu que des patates chaudes entre les mains, autant dire un mauvais cadeau.
Le secteur de la santé traverse donc une crise. En témoignent les disparités criantes qui existent entre régions. Certaines zones sont sous-équipées, sous-médicalisées. D’autres sont de véritables déserts médicaux où il n’y a rien : pas de dispensaire, pas de médecins, pas d’infirmier, pas de médicaments. Rien. Le vide total. C’est à croire que les banlieues et la campagne font peur aux médecins. Ailleurs, c'est-à-dire au niveau des grandes villes ou de villes sélectionnées, il y a de tout : des médecins en nombre pléthorique, du matériel à ne plus savoir quoi en faire, des pharmacie pleines à craquer de médicaments…
Ce sont là des incohérences que la raison ne peut accepter car elles contribuent à creuser d’avantage le fossé qui existe entre régions et accentuent encore plus les iniquités choquantes et pénalisantes dont souffrent nos concitoyens qui habitent les zones enclavées et reculées, où tout manque.
Ce manque de planification manifeste qui persiste de nos jours s’est traduit sur le terrain par une médicalisation du sous-développement : ratios lits/population, médecin/nombre d’habitants infirmiers/nombre d’habitants... A côté de tout cela il est utile de rappeler les erreurs du passé telles la fermeture pure et simple des écoles de formation des infirmiers dans les années 80, sans oublier le mécanisme d'incitation à la cessation d'activité anticipée, le fameux DVD qui a eu l’effet d’une une véritable hémorragie, car laisser partir plus de 1200 infirmiers d’un seul coup fut une très grave erreur dont nous payons toujours le prix fort.
La ministre de la Santé Yasmina Badou entreprend ce qu’elle peut pour remédier à cette situation (mais une seule hirondelle ne peut pas faire le printemps) en suppliant à droite et à gauche pour qu’on lui donne plus de postes budgétaires afin de recruter plus de personnel de santé, en incitant les responsables à plus de vigilance afin de relever le niveau de la santé au Maroc et, surtout, de concilier les citoyens avec les structures de santé. C’est tout à son honneur, mais il ne suffit pas de réclamer des créations d’emplois.
Des maux et des remèdes
Il faut engager en même temps une politique très ambitieuse de formation : augmenter les quotas dans les écoles d’infirmières et pendre des mesures pour rendre ces carrières plus attractives. Concrètement, cela signifie augmenter les salaires, améliorer les conditions de vie et de travail. Donner à ces professions une reconnaissance professionnelle que pour l’instant elles n’ont pas. On en est loin. Pour l’heure, l’obsession du ministère de la Santé reste la lutte contre la corruption, la mortalité maternelle que l’on veut ramener à 50 pour 100.000 naissances vivantes, ce qui à notre sens est une utopie, assurer une nouvelle gouvernance des délégations et des centres hospitaliers où seul le mérite prévaudra…
Par ailleurs on ne pense qu’à faire mieux avec moins, ce qui est impossible quand il est question de santé. On ne va pas s’amuser à mettre la santé des citoyens en danger sous le prétexte fallacieux de vouloir faire des économies. Il faut cesser une bonne fois pour toutes de considérer la santé uniquement en termes de coûts et de charges. Vouloir appliquer à l’hôpital les mêmes principes et les critères de gestion que ceux des entreprises remettrait inévitablement en cause l’égalité dans l’accès aux soins.
Il n’est pas de trop de rappeler aux uns et aux autres, et en particulier à certains directeurs d’hôpitaux trop zélés qui considèrent l’hôpital comme leur propriété privée, que l’hôpital remplit une mission de service public et, à ce titre, il est tenu d’accueillir toute personne qui s’y présente quelles que soient la gravité de son état ou ses possibilités financières. C’est en l’occurrence un message que nous adressons à l’hôpital Ibn Sina de Rabat, à l’hôpital Ibn Rochd ainsi que d’autres hôpitaux SEGMA de Casablanca où de pauvres citoyens peinent parfois a être pris en charge, surtout au niveau des urgences, scanner, IRM… où il faut d’abord payer pour être soigné.
On comprend dès lors que notre système de santé est un système non pas à deux vitesses mais à plusieurs vitesses : ceux qui ont des moyens de se faire soigner vont le faire dans les cliniques huppées ou vont sous d’autres cieux et paient en devises lourdes leurs soins; ceux qui ont une prise en charge type AMO préfèrent eux aussi les cliniques quitte à payer des dépassements d’honoraires; même chose pour ceux qui ont une assurance. Restent bien entendu les autres, tous les autres, c'est-à-dire la majorité
Comme on le voit les défis à relever sont énormes. Toute personne informée sur la complexité des dossiers auxquels fait face aujourd’hui la nouvelle ministre de la Santé pourra comprendre que les sérieux problèmes que connaît notre système de santé ne peuvent se résoudre en quelques semaines ni même dans la première année du mandat de ce gouvernement.
par
Abdelaziz
Ouardighi
Email :
ouardirhi_abdelaziz
2000@yahoo.fr
3/11/2008
Source:
http://www.albayane.ma/def.asp?codelangue=23&id_info=146280&date_ar=2008-11-3%2018:23:00